Pénis et VIH - T., 25 ans
Je ne me souviens pas exactement de l’époque à laquelle j’ai découvert mon pénis. Je sais qu’en CP -peut-être était-ce plus tôt ? - je jouais avec une fille dans la cour d’école. Il y avait des pneus, nous les empilions les uns sur les autres, puis nous nous cachions dedans, avec seulement la tête qui sortait, et nous nous déshabillions mutuellement, chacun dans sa pile de pneus. Je me souviens des frissons que ça me procurait, sans aucune érection. Je me souviens que ça montait dans les yeux, comme de l’électricité.
Je me souviens que j’adorais aller à la piscine municipale. J’étais vraiment petit, je n’allais pas au fond du petit bassin. Lorsqu’on partait, je regagnais le bord en gardant le plus longtemps le corps dans l’eau. Je n’ai jamais su l’expliquer, mais les frissons et l’électricité me reprenaient. A chaque fois.
Aujourd’hui encore, j’ai ces frissons qui parcourent mon corps. Mais le symbole a changé. Désormais, je me suis inventé une histoire. Je m’imagine que les maladies, les infections et autres désagréments physiques s’éliminent par le bout de mon sexe. Le gland, dans mon esprit, est l’élément qui permet à mon corps d’évacuer les saletés. C’est tellement fort dans ma tête que lorsque je passe à côté d’une centrale nucléaire, je pense aux déchets radioactifs, et mon pénis m’envoie des chocs électriques, comme s’il se débarassait d’une probable contamination.
Vers l’âge de 7 ans, ma sœur, sans doute en âge de se poser des questions sur le sexe, me faisait me frotter sur elle. Nous étions allongés en culottes, dans le lit, et je me frottais sur elle. Cet épisode, que je ne comprenais pas mais que, plus tard, je ne réussirai jamais à lui pardonner, a élaboré un nombre incalculable de blocages et de déviances sexuelles chez moi. Même si j’en suis conscient aujourd’hui, le fait qu’elle ait pris mon sexe pour ses expériences personnelles a fait de moi un être dénué de sentiments. Je ne connais que la peur. Je n’ai plus jamais eu de libido, malgré une activité sexuelle débordante (et un sexe d’environ 24 cms, et d’une largeur conséquente). Jamais je n’ai plus eu de sentiments, ni à la mort de mon meilleur ami, ni à celle de mon père, ni pour quoi que ce soit. Juste pour un pénis d’enfant. Juste pour un jeu d’enfants.
Il y a peu de temps, après avoir fumé un joint, j’ai senti dans mon corps et dans mon sexe la présence d’un corps étranger. Il était au bout de mon gland, il m’envoyait ces fameuses décharges et, je ne sais pas comment, j’ai su, d’un coup, ce que j’avais.
Cela peut paraître étonnant, mais je savais alors, sans avoir rien fait de particulier dans ma sexualité, que j’étais séropositif. Les examens ont confirmé ce mauvais présage.
Mon sexe m’envoie des signaux de détresse. Je suis toujours persuadé qu’il nettoie mon corps de toutes les maladies. J’ai oublié de dire que je n’ai jamais été malade de ma vie, mise à part la rougeole quand j’avais 8 ans. Après, jamais un rhume, pas une grippe, pas un début d’une quelconque maladie. Mais à chaque fois que je sortais par grand froid, ou quand je rentrais chez moi trempé de la tête aux pieds, toujours cette sensation, dans mon pénis, que cet instrument faisait le ménage.
Aujourd’hui, mon pénis et moi pratiquons la télépathie. J’évacue mentalement mon virus dans mon gland, car je sais qu’il réussira à s’en débarasser, comme il s’est débarassé de toutes les autres infections.
Mon pénis, c’est mon vaccin à moi. Ma trithérapie personnelle.
La maladie génère en moi une perte d’appétit sexuel. Je finis, parfois, par avoir honte de mon sexe qui a engendré la mort. Je suis persuadé que cette maladie était déjà en moi dés ma naissance. A force d’haïr les humains, à force de ne jamais avoir de sentiments pour quiconque, à force de baiser partout sans jamais ressentir le moindre plaisir (à part celui de domination sur mes partenaires), j’ai fini par appeler cette maladie, comme on apprivoise un chien abandonné, galeux, perdu, dont personne ne voudra plus, dont on ne veut pas vraiment non plus.
Je vis avec ce chien galeux, il habite mon pénis. C’est mon compagnon fidèle, que je n’arriverai jamais plus à aimer.